La géopolitique ou le désir de comprendre :

"Qui veut quoi ? Avec qui ? Comment ? Et pourquoi ?"

François Thual

Ce terme est apparu en 1904, dans un écrit d'un géographe suédois nommé Rudolph Kjellen (1864-1922).

Pierre Verluise, directeur du site géopolitique, a accepté de nous livrer sa réflexion sur la place de la géopolitique dans nos programmes. Nous l'en remercions très sincèrement.

"Par rapport à la démarche géographique, qu'apporte l'approche géopolitique ?

Commençons d'abord par ce qui est commun. Il est toujours question d'espaces, de territoires, d'approche multiscalaire, d'acteurs publics ou privés et … de cartes.

Alors, quelle différence ? L'approche géopolitique met probablement plus en avant les rapports de puissance entre les territoires.

Ce qui amène à étudier de nombreux paramètres : histoire, mémoires, représentations, cultures, démographie, défense, économie, capacité à comprendre le monde, moyens pour imposer sa grille de lecture aux autres acteurs, projet stratégique, diplomatie, aptitude à influencer la prise de décision et sa mise en œuvre …

Le comité de rédaction de la revue française de géopolitique Outre-Terre (http://www.diploweb.com/outreterre.htm ) définit ainsi la géopolitique : " Elle juxtapose les raisonnements, cartographiables, sur des enjeux territoriaux qui opposent les acteurs nationaux, régionaux ou encore locaux. Elle restitue les débats qui traversent tant la classe politique que la société civile quant aux projets touchant à l'avenir de l'espace national, régional et local. "

Pierre Verluise, Directeur du site géopolitique www.diploweb.com

A lire du même auteur : Propositions pour le nouveau programme de première concernant l'Europe

Que nous disent d'autres auteurs sur la question ?

La géopolitique est selon Yves Lacoste une nouvelle manière de voir le monde qui dépasse la simple lecture des données économiques et propose d'autres mobiles que " la recherche de profits ou la conquête de terres fertiles ". Pascal Lorot définit la géopolitique comme " une méthode particulière qui repère, identifie et analyse les phénomènes conflictuels, les stratégies offensives ou défensives centrées sur la possession d'un territoire, sous le triple regard des influences du milieu géographique, pris au sens physique et humain, des arguments politiques des protagonistes du conflit et des tendances lourdes et continuité de l'histoire ". Aymeric Chauprade condense cette définition de la géopolitique en une formule simple: " la géopolitique est l'étude de la volonté de puissance appliquée aux situations de la géographie physique et humaine ".

Elle permet donc de comprendre les intentions et comportements des responsables internationaux mais aussi des peuples, les relations entre états et plus généralement de percevoir les enjeux des relations internationales.

La géopolitique emprunte ses données à la fois à l'histoire et à la géographie tout en revendiquant sa propre " autonomie épistémologique ". Elle est une des disciplines qui concourent à l'analyse des faits internationaux.

Après une période de disgrâce en Europe occidentale et en Europe de l'Est -Paul Claval parle "d'hibernation de la géopolitique "- expliquée par sa propension dans le passé à édicter des règles et à décider de l'avenir (voir l'apport reconnu de la géopolitique à la justification de la politique menée par l'Allemagne hitlérienne, Lacoste évoque la formule de " concept hitlérien "), elle a opéré un retour en grâce depuis environ une vingtaine d'années. Dès l'époque de la guerre entre le Cambodge et le Vietnam à la fin des années 70, où un litige frontalier l'emporte sur la lutte opposant communisme à " impérialisme ", puis par un retour en force lors des guerres Iran-Irak, dans la même région lors de l'invasion du Koweït en 1991 et enfin en Europe, avec la fin du rideau de fer, -A. Chauprade désigne l'année 1989 comme " l' année géopolitique " par excellence-. Elle explique les motivations des acteurs internationaux et en aucun cas ne doit servir à légitimer les ambitions des uns et des autres. Ces acteurs sont multiples : hommes d'état, diplomates, militaires, ONG, opinion publique.

De nouvelles données ont transformé la géopolitique de la deuxième moitié du XXe siècle.

Contestation du déterminisme géographique par le biais des progrès technologiques : ils permettent à l'homme de maîtriser son environnement. C'est lui qui influe désormais sur l'espace qu'il occupe et non l'inverse. Aussi la situation géographique d'un état ne peut plus servir d'arguments pour justifier telle ou telle politique.

Remise en cause de l'importance accordée à l'espace territorial : la force d'un état plonge ses racines dans les facteurs (données humaines, données d'armement, données économiques) autres que le territoire national. La taille d'un état n'est pas systématiquement synonyme de puissance. Michel Foucher affirme que " les espaces ne sont pas les acteurs de l'histoire, il en sont les simples supports ". Dans son dictionnaire de géopolitique, Aymeric Chauprade propose en collaboration avec François Thual, dans leur Dictionnaire de géopolitique, une liste de concepts géopolitiques dans laquelle, on trouve nombres de termes renvoyant à la notion d'espace. Indépendamment du mot lui-même, il signale la carte, l'enclavement, l'espace aérien, la fluvialité, la frontière, l'insularité, la maritimité, la route, la territorialité...

Institutionnalisation internationale des frontières : toute remise en cause de l'une d'elle entraîne des réactions en chaîne à l'échelle internationale. Michel Foucher , cité précédemment s'est particulièrement penché sur le rôle des frontières au sein de l'analyse géopolitique donnant à ce domaine de recherche le nom d'horologie.(Fronts et Frontieres, un tour du monde géopolitique- Bibliographie "territoires et frontières").

Place primordiale de la cartographie : la refondation de l'analyse géopolitique est également passée par un travail cartographique. François Thual souligne l'importance du travail réalisé par Gérard Chaliand auteur de plusieurs atlas géostratégiques, des migrations, du nucléaire…


Cette renaissance de la géopolitique répond à un besoin de comprendre le développement de conflits dans lesquels les acteurs, de plus en plus nombreux sont motivés par des ambitions qui varient. Selon les cas, la géopolitique renvoie à des facteurs multiples, politiques, économiques, militaires, idéologiques, religieux. Elle est d'autant plus appréciée que le " grand public " souhaite lui aussi comprendre et se faire entendre dans le débat international. Pour cela la géopolitique explique ce qui motive les ambitions, ou craintes des acteurs internationaux, les intentions ou moyens utilisés qu'ils soient diplomatiques, militaires (géostratégie), plus spéciaux tel que le terrorisme. Elle est en effet au coeur de l'actualité, par le biais de questions comme la multiplication des états, les conflits identitaires, l'expansion de nouvelles idéologies politiques et religieuses…

Les motivations géostratégiques ne manquent pas en effet, François Thual parle avec humour de "libido territoriale" qui s'explique par la volonté de s'emparer "d'espaces survalorisés idéologiquement ou politiquement" : un fleuve, une route commerciale, un littoral...

Mais la géopolitique se penche aussi sur des questions internes aux États comme les revendications régionalistes, la géographie de résultats électoraux, la question de l'aménagement du territoire.

Les médias jouent un rôle considérable dans cet intérêt porté par les hommes à la géopolitique. Il est courant de voir intervenir lors de journaux ou de débats télévisés des spécialistes, à l'exemple de Frédéric Encel ou encore de Sylvie Brunel. Les cafés géographiques se consacrent pour une large part à des sujets de géopolitique (l'eau, la nourriture, la drogue…mais aussi des questions traitant des points chauds dans le monde : le Proche et le Moyen-Orient, ou des questions plus proches de nous telle que la question européenne…). Il existe même désormais des cafés de Géopolitique. Des émissions comme le Dessous des Cartes mettent à portée de tous des clés de lecture du monde contemporain.

Yves Lacoste met évidence le rapport entre augmentation de la participation citoyenne et diffusion par les médias des enjeux et débats, liés aux rivalités à travers le monde. Les médias sont eux-mêmes des " facteurs géopolitiques " puisqu' ils influencent l'opinion et influent sur les décisions des dirigeants. Paul Claval avance lui l'idée que l'élargissement du débat géopolitique depuis les sphères privées, où elle se cantonne pendant des siècles, à un espace publique beaucoup plus large, intervient dès la défaite de 1871. Y. Lacoste explique cet élargissement par l'introduction de l'enseignement de l'histoire-géographie dès l'école primaire, dans la perspective d'un renforcement de l'unité nationale souhaité par le gouvernement français, au lendemain du choc provoqué par la défaite et la perte de l'Alsace-Lorraine.

Cette place accordée par Y. Lacoste aux médias est à relier à la notion de représentation ou de perception collective qu'il met en avant. Lacoste présente la géopolitique comme " un savoir-penser l'espace terrestre et les luttes qui s'y déroulent " et non une science. A ce sujet François Thual fait remarquer que si la géopolitique pouvait s'ériger en science, il lui faudrait alors dégager des lois générales. Face à la complexité des situations internationales celles-ci ne sauraient exister. En aucun cas la géopolitique ne dit ce qu'il faut faire, elle peut par ses méthodes " apprendre à déchiffrer l'actualité " selon le sous-titre d'un ouvrage de François Thual dédié à la question. Elle analyse les nouvelles de rivalités de pouvoir à l'échelle mondiale.

Pour autant Lacoste souligne combien l'analyse géopolitique, qui doit responsabiliser non seulement les dirigeants mais aussi les citoyens, est difficile. Si les médias nous familiarisent avec les problèmes internationaux, des explications supplémentaires sont indispensables pour déchiffrer les relations internationales qui marquent nos vies au quotidien. De même la géopolitique doit-elle dépasser le discours officiel pour identifier les intentions réelles des acteurs internationaux.

La rédaction de cet article s'est appuyée essentiellement sur les ouvrages d'Yves Lacoste, Aymeric Chauprade, François Thual, présentés dans la bibliograhie. Les informations sont également tirées du site http://www.dachary.org/obses/geopo.html qui offre une synthèse du livre de Thual, Méthodes de la géopolitique, ellipses,1996