Aux fondements de l'identité européenne
Réflexion générale : pourquoi ce choix...?
Pourquoi ce choix dans le cadre d'une réflexion sur les liens entre enseignement de l'histoire-géographie et géopolitique ?
Cette question est largement renforcée dans nos programmes, même si celle de la France demeure centrale en première. Le thème initial est en effet l'Europe qui "est étudiée en tant que telle sous trois angles principaux : les enjeux géopolitiques, le rôle des métropoles et des réseaux dans l'émergence d'un espace européen, la diversité et l'affirmation des régions". Documents d'accompagnement de programmes. En terminale le programme d'Histoire aborde la question de L'Europe de 1945 à nos jours.
Évoquant les programmes de 1995, un rapport établi au cours de l'année 1999-2000, par l'Inspection générale, sur le thème "L'EUROPE DANS L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE, DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L'ÉDUCATION CIVIQUE", affirmait déjà en introduction "Avec les programmes de 1995 l'Europe est à l'évidence devenue une des entrées privilégiées des programmes du lycée d'enseignement général."
Ce thème occupe une place importante dans le cadre de l'enseignement européen lui-même. Le conseil de l'Europe, depuis plusieurs années déjà s'est penché sur la question d'un enseignement de l'histoire de l'Europe autour du projet "Apprendre et enseigner l'histoire de l'Europe au XXe siècle". http://www.edu-int.org/2002-05-fr/2002-05-09.html.
Peut-on pour autant établir un lien avec la question de l'analyse de ce thème sous l'angle de la géopolitique. Yves Lacoste dans son dictionnaire de géopolitique nous donne la réponse en affirmant qu'indépendamment de l'aspect territorial, l'Europe apparaît comme l'une des représentations géopolitiques les plus riches.
En tant qu'enseignant notre rôle est donc de développer chez les élèves une "conscience citoyenne européenne et de leur donner une meilleure connaissance, moins franco-centriste, du monde qui les entoure".L'EUROPE DANS L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE, DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L'ÉDUCATION CIVIQUE"
Nous associons à cette réflexion une rubrique Europe destinée à proposer des références documentaires.
Pour construire cette première partie, nous nous sommes inspirés de l'article Europe du dictionnaire de géopolitique d'Yves Lacoste, ainsi que de l'ouvrage d'E. du Réau L'idée d'Europe au XXe siècle.
De quoi parlons-nous quand nous évoquons l'Europe ?
On peut tout d'abord partir des représentations des élèves. Exemple "Établir une liste de mots ou expressions se rattachant au terme Europe". On fait un tour de table, les termes proposés sont inscrits au tableau. Cette activité permet très tôt de mettre l'accent sur les connaissances déjà acquises.
Quelques pistes pour une première approche
L'Europe c'est un nom aux origines multiples, souvent personnifiée
EREB ou Hereb (Europe ?): nom donné par les Assyriens à ce qui est à l'Ouest; ce qui est à l'Est étant désigné par le mot Asu (Asie ?).
EUROPE : de Europé fille d'un roi de Phénicie enlevée par Zeus.
Hésiode cite son nom au VIIIe siècle avant J.C., Hérodote trois siècles plus tard, évoque les ambitions de Xerxès qui souhaite conquérir l'Europe.
L'Europe est un concept géographique et historique ?
-l'Europe est un territoire, une partie du monde mal délimitée par la nature : la péninsule du continent asiatique, un petit cap de l'Asie terminé à l'Est par l'Oural depuis Pierre Le Grand. Beaucoup s'interrogent sur la pertinence de cette limite qui en réalité n'en est pas vraiment une.
A titre d'exemple nous citons un extrait d'un entretien avec Denis Eckert (Géographe du Centre Interdisciplinaire d'Etudes Urbaines de Toulouse) qui, interrogé sur la question L'Oural: frontière ou région ?, répond dans la revue, Regard sur l'Est, numéro 26 (mai-juin 2001) :
"Il est bien difficile de défendre que les monts Oural forment une frontière, quels que soient les critères que l'on adopte. Certes, on peut dire qu'ils forment une limite climatique entre une Russie occidentale plus marquée par l'influence des dépressions océaniques et une Russie de l'Est déjà beaucoup plus sèche et continentale. Cet ensemble montagneux peu élevé, étiré du Nord au Sud sur 2000 km, est utilisé comme frontière conventionnelle de l'Europe, sans que cela puisse être argumenté avec rigueur. [Pour les Russes] l'Oural est plutôt perçu comme une région que comme une limite. Il y a quelques siècles, la Volga avait, elle, joué le rôle d'une frontière".
entretien disponible sur :
http://www.regard-est.com/Revue/Numero26/Art26-Frontiereregion.htm
C'est donc d'abord un ensemble géographique marqué par une grande diversité de paysages.
-les historiens y voient une notion historique aux frontières changeantes non limitée par un cadre précis: durant la guerre froide, on a souvent considéré l'URSS, comme un espace distinct. C'est en tout cas un espace marqué d'abord par la division entre des états, des peuples, des langues multiples.
-de l'Europa christiana à l'Europe : la notion d'Europa christiana renvoie à une Europe unie contre le monde musulman. Pour autant les chrétiens sont eux-mêmes divisés en trois familles. Les croisades contre les infidèles marquent la conscience européenne mais elles ont tout autant contribué à des ruptures au sein de l'espace européen : le passage des croisés en Europe centrale et orientale s'est accompagné de pillages voire de crimes. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, alors que le mot Europe remplace celui de chrétienté, cette division se renforce politiquement, multipliant les affrontements entre états. Cette période apparaît aussi comme le moment où l'environnement des Européens, modifié par l'importance de la croissance démographique, se dilate selon l'expression de Pierre Chaunu, aux dépens des Turcs notamment.
-si la division de l'Europe se renforce politiquement, on peut s'interroger sur l'éclosion d'un éventuel espace européen de la culture, à travers le rôle tenu par les universités dès le moyen-âge, puis par celui de ces lettrés appelés humanistes autour de villes comme Avignon désignée comme la ville la plus européenne. E. du Réau utilise l'expression de grande fluidité des frontières culturelles.
Très tôt des textes prouvent l'existence dans cet espace d'une recherche sur la notion de communauté européenne.
Date Auteurs Organisation / instances proposées Espace concerné 1464 Podiebrad
roi de BohêmeTractatus, réunion permanente des partenaires européens
-but maintien de la paixChrétienté (Occident+ Orient) Début XVIIe Duc de Sully ministre d'H.IV Conseil général de l'Europe
-but maintien de la paixl'Europe réunie en confédérations 1693 William Penn Diète souveraine ou impériale, Parlement ou Etat de l'Europe (en fait une confédération non permanente)
-but : rôle d'arbitrage en cas de conflitl'Europe 1713-17 Ch.I. de St-Pierre (abbé de)
Fédération limitée à l'Europe avec une "Société européenne + un congrès perpétuel"
nouveauté : projet de "chambres de commerce"hésitation en Europe et Chrétienté 1782 J.J. Rousseau Fédération d'Étatsfondée sur le principe de la volonté nationale l'Europe 1795 E. Kant Fédération des États européens mais avec des régimes républicains l'Europe 1814 Saint-Simon Parlement européen l'Europe mais rôle central de la France et l'Angleterre puis de l'Allemagne 1849 Victor Hugo Évocation d'Union européenne,
d'États Unis d'Europe face à ceux d'Amérique
Marché commun
Communauté culturelle
Grand sénat souverain élu au Suffrage universell'Europe Dans le même temps et jusqu'à nos jours, le vocabulaire de l'Europe s'enrichit.
Le vocabulaire de l'Europe :
MOT / DATE DÉFINITION Le Petit Robert / E. du Réau L'idée d'Europe au XXe siècle p. 21Europe origine du mot Europenses / 759 apparaît dans le texte d'un auteur mozarabe, mot utilisé pour décrire la victoire de ceux qui résistent à l'Islam à l'Ouest de l'Europe Europa le monde carolingien, Charlemagne : le Pater européen / 1806 "de l'Europe" européanisme / 1806 (ou européisme) "caractère européen" puis en 1969 "position politique favorable à l'unification de l'Europe". européaniser / vers 1830 "façonner à la civilisation européenne" européanisation / 1969 action d'européaniser eurostratégique / vers 1980 relatif à la défense militaire européenne -quel développement pour ces projets fin XIXe et début XXe siècle ? Des propositions sur des procédures d'arbitrage, de conciliation mais pas de propositions concrètes autour de l'idée d'Europe qui se heurte à des nationalismes de plus en plus conquérants. La guerre détruit tous les espoirs.
L'Europe en déclin : objet réel de débats géopolitiques après 1918
"Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortels... Nous sentons qu'une civilisation a la même fragilité qu'une vie..." Paul Valéry
On parle d'une vieille Europe après 1918 car c'est la fin d'une hégémonie face à de nouveaux pôles de puissance extra-européens. On évoque un europessimisme.
Pour autant dès l'entre-deux-guerres, des projets européistes voient le jour autour de l'idée "s'unir ou mourir" énoncée par Gaston Riou.
Trois types de projets européens se distinguent :
les "États-Unis d'Europe" et autres voies politiques vers la construction européenne années 20
un grand marché commun européen (projet d'une Union douanière...) des intellectuels engagés pour la cause européenneacteurs : la SDN
Coudenhove-Kalergi, Briand
soutien : Briand, Loucheur, Herriot
acteurs :Jose Ortega y Gasset, Carlo Sforza, Jules Romain, Louise Weiss-Mais dans le même temps l'Europe enfantait du fascisme selon l'expression de Pierre Milza. (Nous sous sommes inspirés d'une intervention de P. Milza "le fascisme dans l'histoire de l'Europe" lors d'une séance de l'Université du savoir en 2000, autour du thème Géopolitique et mondialisation, pp.125-142).
Il est intéressant de montrer comment l'Europe de l'entre-deux-guerres peut également être perçue sous l'angle d'un phénomène fondamentalement européen tel que le fascisme.
Nourri à la crise de civilisation née de la seconde révolution industrielle (des hommes déracinés dans un monde qui va de plus en plus vite), aux rancurs nées de la guerre, et d'un réflexe contre-révolutionnaire, ce fascisme se développe dans des pays où les traditions démocratiques sont peu enracinées (les cas italien et allemand). Pour autant une grande partie de l'Europe est contaminée. Pierre Milza évoque un fascisme paneuropéen. (phalange espagnole, mouvement franciste de Bucard en France, Union fasciste britannique de Mosley...). Ce mouvement fasciste dépasse les frontières. La période de la guerre et d'une Europe sous domination allemande, transcende elle aussi ces frontières. Hitler rêve d'une nouvelle Europe à la botte du IIIe Reich. Des intellectuels soutiennent le projet d'un "ordre nouveau" appuyé sur un homme nouveau. Ils rêvent d'une Europe réunifiée par Hitler et débarrassée à la fois du communisme et du capitalisme (Drieu "Je ne suis pas qu'un Français, je suis un Européen".)
L'Europe de l'après la seconde guerre mondiale. Ce continent qui s'est déchiré une nouvelle fois dans une guerre en sort encore plus affaibli qu'en 1918.
-La carte politique de l'Europe laisse apparaître un espace bipolaire séparé par une rideau de fer jusqu'en 1989. (carte du manuel ex. Magnard première p. 32 ou cartes d'Eric Dromer sur l'histoire de l'Europe sur http://perso.wanadoo.fr/gech/cart/apercu/er14_45.htm).
-A l'ouest de cette rupture la question est posée : quelle Europe construire alors ? C'est d'abord dans l'espace occidental que s'ancre la première Europe, qui sait maintenir la paix. La construction européenne est lancée.
-1989 à aujourd'hui : effondrement du bloc de l'est et multiplication des états en Europe. Une nouvelle géographie politique de l'Europe émerge. L'Union européenne qui s'élargit, multiplie les questionnements sur la vie future du vieux continent. Notamment celle-ci : l'U.E.a-t-elle vocation à réunir tous les états du continent ? Si oui, comment concilier ouverture et cohésion d'ensemble ?
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