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 Malraux, L’espoir, chap. IV

 

 Situation de l’extrait. Le narrateur a suspendu son évocation de la situation en Espagne pour présenter deux nouveaux personnages : le journaliste américain Shade et le sculpteur Lopez. Il profite de cette conversation, entrecoupée par l'irruption permanente du monde extérieur, pour cerner le caractère des protagonistes mais aussi pour méditer sur l'art et la création.

 

(…)Deux autobus chargés de miliciens, hérissés de fusils, partaient pour Tolède. Là, la rébellion n'était pas terminée.
- Nous donnons les murs aux peintres, mon vieux, les murs nus : allez hop ! Dessinez, peignez. Ceux qui vont passer là devant ont besoin que vous leur parliez. On ne peut pas faire un art qui parle aux masses quand on n'a rien à leur dire, mais nous luttons ensemble, nous voulons faire une autre vie ensemble, et nous avons tout à nous dire. Les cathédrales luttaient pour tous avec tous contre le démon, - qui d'ailleurs a la gueule de Franco. Nous...
- Les cathédrales me font suer. Il y a plus de fraternité ici, dans la rue, que dans n'importe quelle cathédrale, de l'autre côté. Continue.
- L'art n'est pas un problème de sujets. Il n'y a pas de grand art révolutionnaire : pourquoi ? Parce qu'on discute tout le temps de directives au lieu de parler de fonction. Donc il faut dire aux artistes : vous avez besoin de parler aux combattants ? (à quelque chose de précis, pas à une abstraction comme les masses). Non ? Bon, faites autre chose. Oui ? Alors, voilà le mur. Le mur, mon vieux, et puis c'est tout. Deux mille types vont passer devant chaque jour. Vous les connaissez. Vous voulez leur parler. Maintenant arrangez-vous. Vous avez la liberté et le besoin de vous en servir. Ça va. - Nous ne créerons pas des chefs-d’œuvre, ça ne se fait pas sur commande, mais nous créerons un style.
Les palais espagnols des banques et des compagnies d'assurances, là-haut, dans l'ombre, et, un peu plus bas toute la pompe coloniale des ministères, appareillaient dans le temps et dans la nuit, avec les corbillards extravagants, les lustres des clubs, les girandoles et les étendards des galères pendus dans la cour du ministère de la Marine, immobiles par cette nuit sans air.
Un vieillard quittait le café ; il avait écouté au passage, et posa sa main sur l'épaule de Lopez.
- Je ferai un tableau avec un vieux qui s'en va et un type qui se lave. L'idiot qui se lave, sportif, crétin, agité, c'est un fasciste...
Lopez leva la tête : celui qui parlait était un bon peintre espagnol. Il pensait manifestement : ou un communiste.
-… un fasciste, donc. Et le vieux qui s'en va, c'est la vieille Espagne. Mon cher Lopez, je vous salue.
Il partit, boitillant, dans l'acclamation immense qui emplissait la nuit : les gardes d'assaut qui avaient battu les rebelles d’Alcala rentraient à Madrid. Des tables, des trottoirs, tous les poings dressés montèrent dans la nuit. Les gardes passaient, poing levé eux aussi.
- Il n'est pas possible, reprit Lopez déchaîné, que, de gens qui ont besoin de parler et de gens qui ont besoin d'entendre, ne naisse pas un style. Qu'on les laisse tranquilles, qu'on leur foute des aérographes et des pistolets à couleur et toute la technique moderne et plus tard la céramique, attends un peu !
- Ce qu'il y a de bien dans ton projet, dit Shade, pensif et tirant les bouts de sa cravate papillon, c'est que tu es un idiot. Je n'aime que les idiots. Ce qu'on appelait autrefois l'innocence. Tous les gens ont de trop grosses têtes, ils ne savent rien faire avec. Tous ces types sont des idiots comme nous...
Sous le grincement des changements de vitesse, les paroles emplissaient la rue, avec un piétinement traversé de mesures d’Internationale. Une femme passa devant le café, une petite machine à coudre dans les bras, serrée sur sa poitrine comme un animal malade.
Shade demeurait immobile, la main sur le tuyau de sa pipe. Il rejeta seulement en arrière d'une pichenette un petit chapeau mou aux bords relevés. Un officier, l'étoile de cuivre sur sa combinaison bleue, serra au passage la main de Lopez.
- Comment ça va à la Sierra ? demanda celui-ci.
- Passeront pas. Les miliciens arrivent tout le temps.
- Parfaitement, dit Lopez pendant que l'officier continuait sa marche. Et il y aura un jour ce style sur toute l'Espagne, comme il y a eu les cathédrales sur l'Europe et comme il y a sur tout le Mexique le style des fresquistes révolutionnaires.
- Oui. Mais seulement si tu prends l'engagement de me foutre la paix avec les cathédrales.
Toutes les autos de la ville, réquisitionnées et lancées à toute vitesse au service de la guerre ou du rêve se croisaient sous des cris fraternels. Les photos prises à la Montagne par les opérateurs des anciens journaux fascistes ; nationalisés, depuis le matin circulaient à la terrasse, et les miliciens s'y reconnaissaient. Shade se demandait s'il allait consacrer son article, cette nuit, au projet de Lopez, au pittoresque de la Granja ou à l'espoir qui emplissait la rue. A tout cela peut-être. (Derrière lui une de ses compatriotes gesticulait, un drapeau américain de quarante centimètres sur la poitrine : mais il venait d'apprendre que c'était parce qu’elle était sourde-muette.) Un style naîtrait-il de ces murs dispersés, de ces hommes qui passeraient devant, - les mêmes que ceux qui passaient devant lui en cette seconde, secoués de cette kermesse de liberté ? Ils avaient en commun avec leurs peintres cette communion souterraine qui avait été, en effet, la chrétienté, et qui était la révolution ; ils avaient choisi la même façon de vivre, et la même façon de mourir. Et pourtant...

Malraux, L’espoir, chap. IV

 

Fichier téléchargeable au format Word : malraux.doc

Etude de l'extrait

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Oeuvre reproduite : Le Scribe accroupi, Musée du Louvre, Paris.